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    TRADUCTION PUBLIEE (Deuxième tirage mars 2011)

 


IVAN VIRIPAEV

Les Rêves

traduction Elisa Gravelot, Tania Moguilevskaia, Gilles Morel


Extrait du texte

L'action se déroule chez vous.

Une pièce. FR entre et dessine avec une craie une porte sur le mur. Une pièce noire où sur le mur est dessinée une porte à la craie blanche.



I - LA BEAUTE

FR. - Des rêves. Dans ces rêves il y avait des gens, une porte. Une porte. Ils essayaient d'ouvrir une porte, quelle porte, peu importe. Les gens parlaient, parlaient de choses variées, vraiment très variées. Par exemple ils disaient que la souris était sortie du bocal, que les enfants avaient le nez ridé. Je ne pouvais rien comprendre, rien... Je me souviens bien, dans le premier rêve, ils parlaient de la beauté. La beauté.

FS. - La beauté, c'est un grand ventre. La beauté, c'est un poisson, c'est une chouette. La beauté est énorme comme un melon, même plus grosse, comme un champ, même plus grosse qu'un champ, comme un éléphant. La beauté, c'est un ballon ou un chien ou de l'argent. Un jour, la beauté m'est apparue comme une lune Elle tourne, tourne et tombe à l'eau. La beauté, c'est le reflet de la lune dans l'eau. Tu rentres dans l'eau, c'est comme si tu rentrais dans la lune. La beauté a des yeux et un nez comme un petit garçon. Elle a des mains, elle peut t'aimer. Si tu te baignes dans la lune, alors tu te baignes aussi dans la beauté. Je me suis tricoté un pullover en argent parce que c'est très beau. Très très beau. La beauté, c'est et la lune et la roue, un chien d'argent et un ventre d'argent. Ma copine a un très beau ventre, seulement il est rouge avec des poissons orange. De toute façon, c'est ça la beauté, un ventre pareil ne peut pas être laid. Sans beauté, qu'est-ce que tu veux faire.

FE. - J'ai un petit garçon dans le ventre. La beauté... faite de telle sorte qu'elle est invisible. La beauté se cache dans les poches, dans les ventres, sous les chemises, dans les sacs. La beauté n'a pas de domicile fixe et elle connaît l'ennui, elle s'ennuie. (Pause.) Je me demande si le petit garçon m'entend ou pas. Et si ce n'était pas du tout un garçon ? C'est peut-être un poisson, ou une méduse, ou une souris ? J'ai peur des souris, si c'est une souris je la jeterai sans hésiter.

GG. - ...

FR, lui souffle. - Les enfants.

GG. - A mon avis, il n'y pas les enfants seulement qui sont beaux, je pourrais tuer un enfant. Les enfants sont idiots, ils mordent, je pourrais leur éclater la cervelle contre le bithume. Les adultes me plaisent, mais pas les vieux. Les vieux et les enfants ont le nez ridé. Mon nez, c'est la beauté mais les enfants, c'est de la merde. Il vaut mieux avoir un nez qu'un enfant. Exemple si un enfant proutte, il y a que les vieux qui se réjouissent et si un vieux pète, ça ne fera rire que les enfants. La beauté, c'est quand ni les uns ni les autres ne sont dans le coin. La beauté, c'est quand il fait calme et doux. Et de toute façon, la beauté n'existe pas parce qu'il ya des enfants et le froid tout autour. Voilà, c'est comme ça.

GB. - Tous les animaux sont beaux et les souris, aussi. Je n'ai pas peur des souris, j'aime beaucoup les souris. J'ai eu pendant six mois sur ma fenêtre un bocal de cinq litres et une souris vivait dedans. Après elle a sauté par dessus. Elle n'avait rien de spécial, elle n'était ni blanche, ni rat, rien qu'une vulgaire souris grise. Il y en a qui trouvent que les souris sont des monstres, je m'en fiche, moi, je trouve que les souris, c'est la beauté.


II - LA LIBERATION

FR. - Le rêve suivant... Le rêve suivant... Ils parlaient, parlaient de libération, oui, de libération... La libération.

FS. - Mais... Il faut savoir se libérer sans effort de tout ce qui te plaît. Si les ventres, les chiens, les poissons te plaisent, alors cesse de les aimer. Chasse-les de ta tête. N'aime aucun d'eux.

GG. - Aïe, putain !

FS. - Autrefois la lune était beauté, mais à présent qu'elle soit musique ou scie, ou marteau ! J'ai mal au coeur. Ma salive est marron. Mais si, vous, vous mangez du chocolat, est-ce que votre salive sera marron ? Et si vous n'en mangez pas ? Alors elle ne sera pas marron, mais la mienne, oui. (Elle crache dans sa paume.) Voilà, c'est marron. Mon amie avait un ventre énorme, elle était enceinte mais pas d'un enfant, d'autre chose. Et alors, nous lui avons sauté un peu sur le ventre et il en est sorti une espèce de mucosité. Il faut savoir se libérer de la beauté aussi.

GG. - Si un serpent venimeux, une vipère ou un cobra surgit chez vous dans un bocal, vous n'allez pas vous amuser à y plonger la main, vous ne la plongerez pas parce qu'il il vous mordrait et fini, vous êtes mort. Pareil avec votre mère, à votre mère, vous n'allez pas tout raconter, de toute façon, elle est pas prête de vous comprendre, elle va vous mordre et, fini. Il vaut mieux conserver sa mère dans un bocal et la nourrir à travers le couvercle. Alors elle ne pourra pas se libérer et vous serez libre. Vous serez libre. Vous serez libre.

CB. - Tenez, des pêcheurs pêchent un poisson, le tuent et après ils le mangent. Tuer un homme, ils pensent que c'est un crime mais passer un poisson à la poêle, c'est un exploit. Pourtant, le poisson, il peut pas s'en sortir, trop faible en face des pêcheurs. Une fois j'ai fait un rêve : une énorme baleine avec des moustaches et de la barbe. Assis sur son dos, il y avait un pêcheur, la baleine me regarde à travers ses larmes et dit : « Tue le pêcheur, tue le pêcheur ! ». J'ai pris une chaise et l'ai jetée pile sur la tête du pêcheur. Seulement, je ne sais pas si je l'ai eu parce que je me suis réveillé. Je ne mange ni poisson ni viande, je me suis libéré de cela.

FE. - J'avais mal au ventre, il grossissait tous les mois, comme celui d'une femme enceinte. Je suis allée voir un médecin. Il a dit qu'un garçon y habitait. Mais en fait, pendant que je dormais avec la bouche ouverte, des souris se sont faufilées à l'intérieur et elles ont fait des petits. J'ai eu beaucoup de peine à m'en libérer.


III - L'AMOUR

FR. - Troisième rêve, l'amour.

FS. - J'ai vu une fiancée avec une traîne gigantesque. La traîne mesurait dix mètres. Des enfants la portaient : trois petits garçons et deux petites filles. Les filles avaient les genoux tout souillés d'argile et le visage des garçons était tout couvert d'éraflures et de bleus.

GB. - Moi, je n'aime pas l'amour.

FS. - Le fiancé portait des chaussures pointues, à ses côtés marchait l'amant de la fiancée avec un chapeau noir et des moustaches noires.

GB. - Moi, je n'aime pas l'amour.

FS. - L'amour, c'est quand tu aimes un premier, un second, un troisième et que tu ne peux plus t'arrêter. Tu aimes, tu aimes, tu aimes. Si une femme aime une femme, est-ce que ce n'est pas de l'amour, et si un homme aime un homme ? L'amour rend tout pareil. Si je n'étais pas malade, moi aussi j'aimerais. Mais j'ai mal aux jambes, je ne peux pas aller courir après quelqu'un à aimer. Je connais tout de l'amour, seulement j'ai mal au coeur. Quand je n'aurai plus mal au coeur, je me trouverai un amant.

FE. - Je ne peux pas parler, j'ai peur d'ouvrir la bouche. Tellement d'oiseaux volent tout autour, et si l'un d'eux entrait dans ma bouche. Il ne manquerait plus que des oiseaux nichent dans mon ventre. L'amour, c'est mon ventre, tout le monde l'aime et essaie de s'y faufiler.

GG. - J'en ai aimé une mais elle demandait tout le temps des glaces. Elle en a mangé pas loin de deux tonnes de ces glaces. Elle se conduisait comme un enfant, disait qu'elle avait mal aux jambes, que sa salive était marron, en même temps, elle n'arrêtait pas de manger des glaces, d'en manger, d'en manger, d'en manger. Avec elle, je me suis gelé les lèvres, les mains, le nez... En général, ce sont les filles malades qui me plaisent, à condition que la maladie soit moderne, à la page et chaude. Je rêve de me faire contaminer et de me réchauffer parce que l'amour, c'est quand il fait chaud, quand tu dors au chaud. Quand tu dors, c'est l'amour. Seulement en rêve que je me sens chez moi. Les rêves, c'est l'amour et l'amour, c'est les rêves.

GB. - Moi, je n'aime pas l'amour. J'avais un chien et mon copain aussi avait un chien et tous les ans, ils nous faisaient des petits. Mais ces deux chiens ne s'aimaient pas, juste ils s'entendaient bien. Est-ce que cela ne suffit pas ?

Parce que moi, j'en ai mis une enceinte. J'arrive six mois plus tard, je demande où est l'enfant et elle dit qu'il n'y a pas d'enfant et qu'on n'en a pas vu la couleur, qu'à la place de l'enfant, il y a des oiseaux qui ont niché. Je me demande bien comment j'ai pu y laisser entrer des oiseaux. Bon alors, où est-ce qu'ils sont, ces oiseaux, je dis. Et elle dit qu'elle les a laissés partir. Voilà pourquoi je n'aime pas l'amour. J'aime faire la cuisine. Il y a un plat géorgien qui s'appelle « lobio ». Tu fais dorer de I'oignon. Ensuite tu verses les haricots que tu as laissé tremper auparavant et tu cuis le tout environ quinze minutes dans l'huile et l'eau, tu rajoutes des noix rapées et pour finir du citron. Comme quoi, il y a amour et amour.





solitaires


Deuxième tirage : Mars 2011
Les Rêves suivi de Oxygène
96 pages - prix neuf : 13.00 euros
Premier tirage : Mai 2005
ISBN 2-84681-129-6

 

viripaev





Titre original Sny

Personnages

Le gars qui est tout le temps gelé (GG)
La fille qui fait des rêves (FR)
La fille qui a la salive marron (FS)
La fille enceinte (FE)
Le gars bègue (GB)









viripaev

Ivan Viripaev, Moscou 2001
dans Les Rêves





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Ivan Viripaev, juin 2009

 

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